Hier soir je rentrais chez moi en RER et bus, la transumance quotidienne pour joindre mon lieu de travail à mon domicile.

J’étais un peu solitaire depuis la veille, et j’avais l’esprit vacant, pas d’horaire, pas d’obligation.

A la gare un homme qui a senti mon état de vacance m’a interpelé. Cela m’arrive souvent, je suis un bon sujet pour les sondeurs et autres « interpeleurs » des rues car je profite souvent de mes transports pour laisser mon esprit vaquer.

Hier j’étais tout ouvert…

L’homme m’aborde, m’interpelle en s’approchant de moi : « Monsieur ?! » Puis il me parle. Il est mal dans sa peau, il est triste, il a de la rancoeur, il souffre et parle avec lourdeur, ses mots sont pesants, presque menaçants.

Il me demande si je rentre du travail, c’est sa seule question. Je réponds « Oui ». Il me dit que « quand il travaillait, il gagnait le SMIC », et il me répète plusieurs fois cette phrase. « Quand je travaillais, je gagnais le SMIC, vous savez,… le SMIC ».

Plusieurs fois avec cette peine et cette rancoeur mélangée, il me répète la même phrase. « Quand je travaillais, je gagnais le SMIC, vous savez ce que c’est le SMIC ».

J’en déduis qu’il n’a plus de travail. Que sa situation est pire encore aujourd’hui pour lui. J’ai de la peine. J’ai un moment une envie de me reculer. Que va-t-il encore me demander? Je n’ai pas envie que son discours tourne au vinaigre et qu’il me questionne plus loin, ou devienne agressif. Il n’est pas agressif, mais sa colère est perceptible et je sens que l’agressivité peut venir à tout moment.

Mais je reste là, je l’écoute répéter sa phrase. Je mets mon esprit au repos, éloigne ma peur et continue de l’écouter. Un moment arrive où je me sens apaisé et j’ai un début d’envie de lui parler pour l’aider à trouver une solution. C’est ce que l’on veut toujours faire pour les autres, trouver des solutions à leurs problèmes pour « résoudre ».

Mais il ne m’en laisse pas le temps. Il change le disque et me dit « Merci de m’avoir écouter », puis d’un geste me salue et s’éloigne. Un instant je reste interloqué, puis, je le salue et m’éloigne à mon tour.

Voilà, quelque fois, il n’y a rien à faire, rien à dire, juste à écouter.

Quelque fois vouloir résoudre les problèmes des autres, c’est mobiliser une énergie de lutte contre une misère qui n’est pas la nôtre, qui nous fait peur, et que l’on n’est pas habilité à résoudre de toute façon. On ne peut pas porter toute la misère du monde. Y être sensible ne nous donne pas l’autorisation d’agir directement dessus.

Quelques fois, à vouloir résoudre les problèmes des autres ont oublie l’essentiel de la relation entre deux êtres : on oublie d’écouter.

Quelques fois, être entendu suffit. Comme si, être entendu, sans jugement et sans attente était une pépite, un diamant de la communication et de la relation que l’on savait rare et précieux.

Car probablement, nous savons au fond de nous que nous sommes les seuls aptes à résoudre réellement nos problèmes, et que nous ne le ferons que quand nous y seront prêts.

Mais assurément, nous avons toujours besoin d’être entendu, toujours besoin de savoir que quelqu’un peut nous écouter, attentivement, sans nous juger, et sans avoir même envie de nous aider à aller mieux.

C’est peut être ce qui peut faire le plus de bien. C’est peut être la quintessence de l’aide que de savoir écouter le malheur et la tristesse sans faire peser sur l’autre la nécessité d’aller mieux.

En tout cas, ce monsieur là, par son interruption surprenante, a court-circuité mon envie de l’aider à aller mieux. Et c’est alors que j’ai compris que l’avoir écouté était déjà un acte important et suffisant, bien supérieur à partager sa peine part des mots, ou tenter de lui proposer des solutions. La sagesse de cette interruption lui revient et je lui rends hommage de cet acte dont je n’avais pas compris l’importance.

Il y a aussi une chose dont je ne doute pas, c’est qu’à la fin de notre courte et étrange conversation, ce Monsieur avait quelque peu soulagé sa peine et… allait mieux. Cela se lisait sur son visage. Il y avait une grâce dans son « Merci ».

Difficile à comprendre, à vivre, à mettre en application, mais il semble bien que si l’on désire sincèrement que quelqu’un aille mieux, un des actes premiers que l’on ait à poser soit de cesser immédiatement de vouloir et d’attendre que cette personne aille mieux. Pour autant, être là avec une écoute sincère est d’une grand aide.

Nous autres humains, pouvons supporter seuls beaucoup de misères. Peut être que l’insupportable, ce qui crée la colère serait le mépris de nos souffrances. Nous autres humains, avons d’abord besoin d’être entendu avant que l’on nous apporte des solution.

Et si le monde n’avait besoin que d’être entendu?