Les marocains ont l’habitude de ponctuer chacun de leurs engagements par cette petite phrase « Inch’Allah », qui veut dire, « Si Dieu le veux ». Ce qu’il faut comprendre de cette petite phrase, c’est que pour un marocain, rien n’est jamais acquis. Même pas le fait de se réveiller le lendemain. Un « Bonne soirée », « Bonne nuit » ou « A demain » se conclue forcément par « Inch Allah ! ». C’est vrai, il peut se passer n’importe quoi dans la nuit. Un tremblement de terre, une subite envie de partir à 600 kilomètres de là, mieux vaut être prudent et en rester là avec un bon « Inch’Allah », qui désengage instantanément de toute forme d’obligation.

« Je reviendrais demain chercher les babouches, c’est promis » dit le bon touriste qui veut s’échapper avec un petit mensonge. « A demain Inch’Allah ! » répond le marchand qui ne se fait aucune illusion et préfère ne pas ignorer les milles et une potentialité que son acheteur ne revienne jamais. Et Allah a bien souvent raison !

« Inch’Allah », c’est pratique dans un sens. Mais quand vous voulez conclure un accord avec un marocain, même minime du genre « demain on va prendre un café ensemble », « Inch’Allah » c’est la phrase qui tue, ça agace prodigieusement notre côté occidental trop habitué à vivre d’engagements, de devoirs et d’obéissances.
Les marocains sont globalement plus détendus que nous parce qu’ils ne sentent pas obligés de tous les côtés et font les choses quand le moment est bon pour eux « Inch’Allah ». Ils ont d’autres conditionnements qui sont difficiles à vivre pour eux, comme le poids de la coutume et un système social encore très cloisonné, mais au quotidien, c’est sans conteste, ils sont plus détendus que nous.

Nous occidentaux, nous prenons engagements sur engagements, les uns derrières les autres, accumulant une somme d’obligations et de devoirs qui font que, au final, 99% de nos occupations sont des tentatives de réponse à nos engagements, des frustrations ou des remords de ne pas y arriver à temps au lieu d’être et de vivre des actions créatrices au quotidien.

Même pour nos plaisirs, on est capable de se forcer. Le lundi, on promet d’aller au cinéma avec des amis à la fin de la semaine. Le jeudi soir on n’en peut déjà plus de notre semaine et on ne rêve que de passer 24h sous la couette. Mais le vendredi avec, le nez qui coule, la tête dans le pâté, un courrier désagréable sur notre boite mail qui nous pourrit la journée, le métro en grève… on s’avale trois pilules pour être « en forme » et au rendez-vous ! On est d’attaque pour une courte fenêtre de temps et on honore notre engagement et nos obligations… mais hélas au détriment de nous-mêmes !

Nous passons notre temps à nous engager auprès des autres sans tenir compte des engagements que nous pourrions prendre auprès de nous-mêmes. Nous nous engageons rarement à nous respecter, sauf à l’article de la mort.
Le marocain, « Inch Allah », ira peut être voir ses potes vendredi. Mais si « Allah » lui a pris la tête avec un gros rhume, il va peut-être rester tranquille à la maison pour se reposer, Inch’Allah ». Et personne ne lui en voudra. Puisque son engagement était, dès le départ, subordonnée à la volonté divine, aux impondérables, à l’inconnue du destin, à cette mauvaise nouvelle arrivée entre temps qui vous met la tête à l’envers, à cet excès de fatigue ou à ce que vous voulez qui fait que son état d’aujourd’hui dicte son choix avec plus de force que son engagement d’hier. Et hier, son état d’aujourd’hui était imprévisible, alors il s’était engagé « Inch’Allah » ! Toute une différence.
Nous occidentaux, sommes plus forts que l’imprévisible et l’impondérable. Nous avons toujours une santé de fer, nous savons gérer toutes les difficultés de la vie, nous ne sommes jamais fatigués après une semaine de boulot, nos enfants ne font pas de bruit et ne demandent rien, alors forcément, ils ne nous fatiguent jamais, notre voiture marche toujours, quand les transports déconnent, on peut même marcher, ça fait du bien de prendre l’air c’est bon pour la santé, nos clients nous disent tout le temps merci et ne sont jamais mécontents, nos finances sont toujours aux beaux fixes, nos petite(s) ami(e)s ne font jamais la gueule, donc forcément, cela ne nous mine jamais, nos enfants ramènent toujours des bonnes notes et on ne se soucient jamais de leur avenir, le chien du voisin aboie toujours quand on ne dors pas, le frigidaire est toujours plein, même en fin de semaine, et globalement nous avons un ordinateur dans la tête et nous avons forcément toujours tout prévu lorsque nous nous engageons à faire quelque chose, nous savons sans réfléchir ni se poser une seconde si on n’aura vraiment le temps et les moyens de tenir notre parole. Nous autres occidentaux, n’avons pas peur de l’imprévu, on l’a déjà prévu.

Alors on s’engage tout le temps à tout faire puisqu’on peut tout prévoir. Et notre vie se remplit ainsi, non plus de désirs et d’actions créatrices, mais de devoirs et d’obligations derrière lesquels nous passons notre vie à courir en passant complètement à côté du mouvement de la vie.

Reconnaissons-le. Nous ne maîtrisons en fait pas grand chose du fil de la vie. Nous sommes la plupart du temps incapables de prévoir si nous serons dans les bonnes conditions pour faire ce sur quoi nous nous sommes engagés à faire et encore plus incapables de savoir si on pourra le faire de la manière dont on s’est imaginé qu’on allait le faire. Nous tenons peut-être 20% de nos engagements de la manière dont on les a imaginés, ceux qui nous permettent de survivre, les autres, on le voit bien, on les bâcle. Le petit attendra pour son jeu de ballon, ce dîner en amoureux sera remis, ce vieux rêve aussi attendra, et cette envie si forte que l’on repousse encore… Nous avons pris tellement d’engagement pour les autres.

Pourtant, il ne tient qu’à nous de répondre autrement et d’arrêter de nous engager à tout. De cesser de nous mettre sans cesse la tête sous le couvercle. Que risquons-nous vraiment ? De la désapprobation? Probablement. Qu’avons-nous à y gagner ?

De la détente, une vie plus paisible, une plus grande créativité, une meilleure adaptation au mouvement de la vie, une liberté de faire ce qui est important au moment le plus favorable, l’autonomie de décision, une vraie fiabilité, être heureux peut-être ?

Alors si nous commencions à prendre des engagements pour nous-mêmes cette fois, et si nous décidions d’être plus heureux, d’apprécier la vie, et de changer ce qui nous empêche aujourd’hui de vivre heureux ?

Chiche ?

Inch Allah !