La gratuité devient un modèle économique à part entière. Sur Internet on donne à ce modèle le nom de freemium.

Il y a 10 ans, alors que je travaillais à la conception de sites Internet pour des éditeurs d’informations, j’observais qu’Internet se développait sur la notion du don. On donne d’abord, on reçoit après. Les succès de Netscape ou de Google ont tous les deux étaient construits sur cette attitude.

Les entreprises qui essayaient de se faire une place sur Internet en proposant d’emblée un système payant avait beaucoup de mal à percer rapidement sur ce média. Elles ramaient pendant des années à tenter de convertir leur modèle matériel payant dans l’immatériel. Ces entreprises qui n’ont pas compris le principe du don sur Internet ont perdu beaucoup de temps, perdu des monopoles ou des situations monopolistiques qui semblaient des bastions indestructibles. Elles n’ont pas compris que le réseau des réseaux était le vecteur d’une transformation majeure, d’une nouvelle étape du développement de l’humanité : l’économie du consentement.

Une des premières entreprises à avoir souffert du développement du gratuit sur Internet, et qui en souffre encore, fut sans doute la Poste qui a considérablement été affectée par l’avènement du courrier électronique. Le rapport 2009 affiche encore -4% dans l’activité Courrier avec une « BAISSE CONTENUE DU CHIFFRE D’AFFAIRES » du groupe.

L’activité courrier de la Poste est en baisse à cause de l’e-mail qui le concurrence. Cette érosion de la valeur du courrier Postal, du courrier écrit, de l’enveloppe et du timbre est due à la dématérialisation de la notion de courrier. Dans le monde, nous donnons une valeur à la matière et la dématérialisation érode la valeur financière à quantité de service égal.

Le développement du gratuit est donc un phénomène que nous vivons actuellement qui est une conséquence de la dématérialisation. Plus le monde s’allège, moins il coute cher, plus il offre de possibilité. La dématérialisation de la vie et la gratuité vont de paire. D’un point de vue de l’évolution de l’humanité, nous évoluons depuis la nuit des temps vers des structures de plus en plus légères, vers des formes de vie de moins en moins lourdes qui utilisent de moins en moins de matière. Nous vivons actuellement une modification des structures importantes qui accélère la dématérialisation et donc diminue la valeur unitaire des services et des biens. D’où l’avénement des modèles économiques qui se basent sur la gratuité.

Plus notre mode de vie s’allège, moins il est plombé par la matière, plus il nous donne de liberté, de vitesse, d’expansivité, de progrès et plus il nous permet de vivre une expérience de la vie complète riche et enthousiasmante qui se diffuse auprès d’un plus grand nombre.

Le courrier en est un excellent exemple. Ecrire était au début de l’histoire une expérience qui se faisait sur de la pierre ou des tablettes d’argile. Elle était le privilège des puissants. Puis elle s’est déployé plus largement sur le bois, le tissus, les papiers. Cette expérience nécessitait des manipulations manuelles lourdes et complexes.

L’invention de l’imprimerie allège encore cette expérience en limitant les manipulations par la reproduction. La mécanisation des processus d’impression et les progrès de l’industrie papetière allège et démultiplie la diffusion de l’information. L’informatique dématérialise et diffuse ensuite les mots à travers des réseaux dont la structure est de plus en plus légère jusqu’à devenir aérienne avec l’avènement du Wifi.

De la tablette d’argile, à l’e-mail, les coûts, l’énergie de la rédaction d’un courrier et de son acheminement à son destinataire ont été considérablement réduits, permettant le développement de services gratuits ou quasi gratuits pour tout un chacun autour de sa distribution.

Nous accordons toujours plus de valeur à un bien matériel qu’à un bien immatériel, même s’il rend le même service. Nous lui accordons plus de valeur financière, mais également plus de valeur morale, plus de poids. La justice accorde plus de valeur au courrier papier. Et si c’est graver dans le marbre, alors… c’est la preuve ultime ! Alors qu’inversement, une parole n’a qu’un faible poids.

Plus nous avançons vers une société immatérielle, moins les biens et services n’ont de valeur matérielle, moins les modèles économiques basés uniquement sur la valeur matérielle n’ont de poids. La justice reconnait aujourd’hui l’e-mail.

On n’achète plus un morceau de musique sans l’avoir écouté d’abord. On télécharge et on rétribue l’auteur parce qu’on a aimé, et c’est, non plus le désir de posséder et d’avoir qui déclenche l’échange, mais le désir de donner, de rendre ce que l’on a reçu, de rétribuer l’auteur pour ce qu’il a donné. Et ça marche. Radiohead en proposant gratuitement son album en 2007 et en laissant libre l’internaute de les rétribuer a engrangé des millions d’euros en une semaine !

Le gratuit est très loin de se limiter au bien dématérialisé. En Indes, un hôpital c’est ouvert pour offrir des soins gratuits à des pauvres qui ne pouvaient plus travailler. 60 % des soins sont gratuits est c’est rentable.

Le gratuit c’est un état d’esprit, un changement de conscience, un risque à prendre dans lequel l’accès aux biens et aux services est gratuit et la rétribution est libre. Le modèle du gratuit fonctionne quand le bien ou le service est bon, juste, utile, à sa place, intelligent.

Cela ne fonctionne pas quand on a envie de faire un coup, de manipuler une population qui ne comprend pas ce qu’elle achète, qui cherchent des valeurs surfaites comme cette encyclopédie de salon que l’on n’ouvrira jamais, mais qui donne un statut et un verni culturel surfait.

Alors le modèle du gratuit sera-t-il, demain, l’indice d’une économie de qualité? d’un achat responsable ?
PS : Pour ceux que cela intéresse, un petit livre blanc sur le modèle du gratuit Strategy of Giving, gratuit évidemment !