Quand il était au lycée,  mon fils me raconta qu’il énervait ses camarades de classes car il faisait preuve d’une décontraction déconcertante. Il suit un parcours artistique assez difficile et, là où ses camarades se restreignent dans tous loisirs, ne sortent plus, pour produire des efforts considérables afin de suivre le travail demandé,  mon fils produit, lui, certes des efforts comme jamais dans sa vie il n’en a produit auparavant (faut dire qu’il avait de la marge) mais sans pour autant aller jusqu’à la contrition de ses désirs et envies d’adolescent.

Il fait en deux heures ce que d’autres produisent en six ou huit, pour un résultat jugé souvent meilleur dans des matières artistiques réputées les plus difficiles. Ecoeurant, non ?

Pourquoi croyons-nous que la qualité d’un ouvrage ou d’un travail doit être le fruit d’un travail long, laborieux et pénible? Pourquoi avons-nous de la peine à reconnaitre dans un être son mérite quand il exprime son talent avec facilité? On a tous entendu mille fois cette phrase dans notre bouche ou dans celle d’un autre « ah oui mais ce n’est pas pareil, t’as pas de mérite, pour toi c’est trop facile ».
Mais qu’est-ce qu’on ne trouve pas méritant au juste ? Avoir des facilités dans la vie? Qu’est-ce qui serait juste alors? Ne pas en avoir, être tous au même niveau en toutes choses pour que nous puissions repartir les gratifications de chacun sur l’unique critère du labeur, de la sueur, de la pénibilité de la tache? D’où nous vient cette étrange mythologie qui voudrait nous condamner à la difficulté pour être bon ou méritant?

Nous fonctionnons et sommes hélas éduqués comme cela. Je connais une femme américaine qui vit en France depuis ses 8 ou 9 ans et qui a eu 11 à l’oral du bac en anglais, sa langue maternelle, parce qu’elle avait « trop de facilités ». Nous sommes éduqués à recevoir des punitions pour nos talents trop manifestes. Ce qui finit par nous les faire cacher de peur d’être montré du doigt. Comment nous épanouir et trouver notre voie quand l’éducation nous demande de ne pas trop manifester nos dons et nos talents.

On finit par entrer dans la vie professionnelle en ayant choisi une voie qui s’est éloignée de nos capacités les plus évidentes et notre tache devient pénible et laborieuse tous les jours au lieu d’être épanouissante, facile et joyeuse.

Oser dire que l’on gagne bien sa vie, que notre travail nous épanouit, et que nous produisons tout ce que nous faisons avec une grande facilité est encore choquant. Il se pourrait bien qu’on nous suspecte de quelques tromperies. Bien gagner sa vie avec facilité est suspect pour la plupart d’entre nous. Nous avons le culte de la difficulté associé à celui de la réussite et nous suspectons ceux pour qui la vie est facile d’utiliser des moyens malhonnêtes pour réussir. N’est-ce pas? On a une drôle de culture, non ? Et pourtant, on prétend vouloir être heureux ? Comment peut-on être heureux en restant dans la difficulté? Pourquoi dénigrons-nous les talents ? Pourquoi ?

Les succès de vie sont toujours des associations entre une facilité naturelle et une pratique ou une application quotidienne  pour développer son talent dans la décontraction et la joie. Bill Gates ou Steve Job aime ce qu’ils font et ont le talent de le faire bien plus qu’ils n’ont souffert laborieusement pour l’obtenir.
Quand on oeuvre en s’appuyant sur notre talent, on va plus vite, on fait mieux et plus facilement que les autres. Non pas parce qu’ils n’ont pas de talents, mais plutôt parce qu’ils se contraignent à faire des choses qui ne reposent pas sur leur talents.

Nous avons tous des compétences et des talents. Nous avons tous une facilité quelque part. Le vrai travail c’est de le reconnaitre, de le voir et d’accepter de s’appuyer dessus plutôt que d’écouter les brimades, les peurs, les attentes des autres qui voudraient que l’on devienne ceci ou cela « pour notre bien ». L’éducation parentale ou scolaire attend souvent de nous que nous prenions appui sur des facultés qui ne sont pas les nôtres. Cela  nous incite à prendre des voies de pénibilité. Certaines voies dans certains milieux sont jugées peu valorisantes ou inaccessibles alors elles sont dénigrées avant même qu’un jeune être ait pu les explorer. Et si c’était tout son talent que l’on dénigrait sans le savoir?

J’ai tenue la barre dix ans de ma vie pour que le talent de mon fils soit reconnu. C’était mon rôle de père et d’éducateur que de rester centré et confiant dans l’évidence de son talent. A dix ans il dessinait a main levée et sans modèle une horde de chevaux qui cavalaient. Peu importe qu’il fut accompagné par ailleurs, mon rôle était de veiller à ce que sa voie royale reste ouverte et sa confiance en lui préservée, quand bien même on l’obscurcissait.

Aujourd’hui, a 17 ans, il est en première art appliqué et il m’a montré les prémices d’un projet personnel de BD qu’il crée avec une camarade de classe. C’est à tomber par terre. Leur complémentarité crée un résultat génial. Et cela a été très émouvant pour moi de voir qu’à 17 ans il connaissait son talent et aussi ses limites au point de trouver l’association parfaite pour mener encore plus loin sa créativité.
Je lui souhaite tout le succès du monde, mais je ne m’inquiète pas d’où cette création le mènera. Cela devient son histoire. Il m’a juste montré qu’il savait qui il était et que mon travail était accompli. Il est sur sa voie.

Il m’a montré aussi que mon accompagnement avait été juste. Voir dans un enfant son talent sans le déformer ou projeter ses propres désirs demande une attention très fine.  Rien n’est plus dur que d’être juste avec ses enfants. Ce moment émouvant m’a montré que le travail que je réalise pour accompagner l’émergence de ces talents qui sont en nous, était probablement le talent les plus précieux que j’avais à offrir. Je sais encore plus aujourd’hui que mon talent est de pouvoir ressentir ce qu’une personne porte en elle et de l’inviter à ouvrir la porte de ses créations et réalisations personnelles.

Et vous, connaissez-vous vos talents ?