Connaître sa place, c’est écouter l’écho de notre impact sur le monde.

Hier je suis tombé sur cet article dans lequel un enseignant raconte son désarroi à l’idée de ne pouvoir apporter une contribution constructive à l’éducation de ses élèves dans le système éducatif actuel. Son désarroi m’a touché. Connaître sa place, avoir la certitude que nous contribuons utilement, que nous servons à quelque chose en donnant le meilleur de nous-même est un besoin fondammental de l’être humain que l’on ignore parce que nous préférons que les employés soient établis, stables, fixes, quand bien même ils seraient à côté de leurs pompes, ce qui n’est pas très grave dans notre système éducatif, puisque l’on réfléchit à leur place pour leur imposer ce qu’ils doivent enseigner et comment ils doivent l’enseigner.

Je me suis alors rappelé ce qui m’est arrivé il y a une semaine et je me suis dis qu’il fallait en témoigner. J’allais à la Fac ou j’anime un TD sur le positionnement économique des projets des étudiants de 5ème année en cursus universitaire de chef de projet multimédia. La réaction de certains étudiants depuis le dernier TD m’avait un peu chiffonné par leur manque d’implication. C’est pourtant une promotion plutôt sympa et ce ne sont que quelques uns qui m’avaient sapé le moral. J’imagine ce que doit être l’enseignement général avec des élèves sans motivation et qui sont encore très éloignés de cultiver leur passion, ce qui n’est normalement pas le cas de mes étudiants.

Bref, j’allais à mon TD avec un questionnement sur l’utilité de mes interventions. Je me demandais si la place que j’occupais était juste et si les étudiants avaient besoin de cela. Cette question était ouverte en moi, et j’allais à ce TD en me disant qu’il me servirait à observer l’impact de mes interventions pour ressentir si j’étais à ma place ici ou non. J’avais ce questionnement sincèrement en moi parce que je me sens de plus en plus libre dans ma vie professionnelle et dans mes choix et que je suis dans une période de ma vie ou je choisis ce que je veux faire plutôt que de faire ce qu’on me dit de faire. J’étais assez content de retrouver l’ambiance rafraichissante de la Fac et d’observer ce qu’allait donner ce nouveau TD.

Ce jour là, j’ai croisé un élève de la promo préceédente qui est venu me saluer avec simplicité. Il m’a demandé si je venais donner le TD de finance. « Oui, ai-je répondu ». « C’est génial m’a-t-il alors répondu, les étudiants ont bien de la chance de vous avoir cette année. » « Ah… c’est gentil de me dire cela, répondis-je, un peu surpris, mais pourquoi ? ». « Pour moi vous êtes un magicien, répondit-il, ça a été un grand moment pour moi de passer à votre TD, vous aviez mieux compris que moi mon projet en quelques minutes, cela m’a beaucoup aidé, et alors que je ne suis pas à l’aise à l’écrit, j’ai eu B à mon Business Plan. »
J’étais éberlué, et ravi à la fois bien sûr. Je suis allé à mon TD avec encore plus d’entrain. Et entre les deux groupes j’ai fait une pose pour prendre un café. A la cafétéria, un autre étudiant qui venait de passer une 1h30 avec moi, vient vers moi et me dit : « Monsieur, ce n’est pas pour vous flatter, mais vous avez une façon d’écouter et de poser des avis critiques très calmement qui est impressionnante. En quelques minutes vous pouvez écouter un projet, le comprendre et le démonter tranquillement pour voir les points faibles et réorienter la solution. C’est fort. » Puis il m’a demandé deux ou trois conseils sur son Business Plan et je suis retourné en cours. J’étais encore plus surpris que, par deux fois, on me fasse un tel retour. J’ai immédiatement compris que j’étais bien à ma place et que je n’avais pas à me laisser déstabiliser par quelques élèves désorientés ou désabusés, mais à poursuivre mon travail dans le même élan.

Dans l’article que j’ai cité plus haut, cet enseignant désespère de pouvoir apporter une contribution positive à l’éducation. Voilà ce qu’il rapporte :

– Tu sais, dis-je, je ne pense pas vraiment faire un changement quelconque. En fait, je suis à peu près persuadé que ça ne donne absolument rien, ce que je fais.
– Qu’entends-tu par à peu près persuadé?
– Que j’évalue à 99,99%, les probabilités que mon travail ne donne absolument rien. Que c’est du vent. Que le système va rester tel quel. Que les jeunes et les adultes qui veulent vraiment apprendre quelque chose devront le faire en dehors du système d’éducation actuel…

Dans son dialogue, il fait des suppositions tout seul, il se désespère, mais on voit bien qu’il ne cherche pas à connaître l’écho de ce qu’il fait. Il ne se pose pas la question de ce que les autres ont reçu de son travail. Il s’évalue selon ses propres critères sans écouter l’écho de son impact sur le monde.

Cela ne peut aboutir qu’au désespoir de ne pas savoir à quoi l’on sert dans la vie.
Notre place dans la société, notre place en tant que professionnel, notre positionnement dans la vie, et notre identité professionnelle est une part fondammental de notre existence.
Si on s’imagine trouver notre place en demeurant sourd à l’écho du monde, on se berne dans nos croyances et nos influences culturelles. Ce qui nous amène à croire que nous devons être quelque chose que nous ne sommes pas.

Non notre vraie place est celle où on sait que l’on sert à quelque chose. Et on ne peut réellement le savoir qu’en osant demander, en osant écouter l’écho de ce que nous produisons, en ouvrant nos oreilles bien grandes pour écouter attentivement si nous œuvrons utilement ou non.

Lorsque l’on oeuvre utilement, on produit de la joie, du plaisir, du contentement, de la satisfaction. Lorsque l’on produit de telles oeuvres on reçoit cette joie, ce plaisir et ce contenement. Et lorsque l’on connait le plaisir de recevoir tout cela, on a envie d’oeuvrer, encore et encore.
L’envie de travailler, vient du plaisir que l’on a, qui vient du plaisir que l’on donne, qui n’existe que si l’on occupe la place où on donne le meilleur de nous même, où l’on sert le plus justement et utilement les autres. Pour savoir si on rend un bon et juste service, il suffit de le demander.

Poser la question ou se poser la question de savoir si nous sommes à notre place demande du courage. Si on se rend compte qu’on n’est pas à sa place, il faudra envisager autre chose, recommencer, s’interroger, quitter des acquis et refaire surface ailleurs. C’est d’ailleurs quand on sent intuitivement qu’on n’est pas ou plus à sa place que l’on résiste le plus à se poser la question. Bien souvent, nous préférons nous faire une idée de la réponse, plutôt que de nous poser la question. Accepter de lâcher et de perdre une position qui ne nous convient pas ou plus, pour trouver une position qui nous aille vraiment, demande de l’honnêteté, de la sincérité, le désir de donner le meilleur de soi, le courage de changer, et la foi que quand on veut donner le meilleur de soi, il nous arrive le meilleur en retour.

Je ne peux pas en apporter la preuve, mais j’en ai la conviction. Ma petite histoire illustre le fait que quand la question ait posée réellement et sincèrement, la réponse est quasi instantanée.

Et il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. Toutes les réponses nous encouragent… à continuer, ou à changer !