Moi, en France, il faut toujours que je me justifie parce que je suis marocain. Les gens normaux sont seulement ceux qui sont les plus nombreux.
Ahmid

Un commercial-philosophe-responsable-courageux-marocain m’a dit cela ce week-end. La phrase m’est restée en mémoire. Elle a résonné dans ma tête. Elle me posait d’autres questions. Est-ce que la normalité serait seulement cela, la loi des plus nombreux ? La norme, en somme, ne serait-elle que ce que le plus grand nombre considère comme juste? Est-ce vraiment comme cela que le monde tourne ?

Si dans une société la majorité s’accordait pour dire que la Terre est plate, que Soleil tourne autour de la Terre, que les noirs n’ont pas d’âme, que les arabes sont des voleurs, ou qu’un kilo de plomb tombe plus vite qu’une boule de papier, faudrait-il se considérer anormal de penser le contraire ?
Est-ce qu’une telle absurdité est possible ?

Est-ce qu’il suffit d’être plus nombreux pour décréter la norme ? Est-ce qu’il suffit de penser comme la majorité pour se sentir l’autorité de déterminer qui est normal ou ne l’est pas ?

Qui n’a pas entendu « tu n’es pas normal » ? « Ce que tu veux, fais ou dit n’est pas normal » ? En général quand on nous dit cela, on entend aussi  « tu es fou », « tu es dans l’erreur », « tu te trompes », « tu fais fausse route ». On nous dit cela comme si la normalité était une vérité absolue et que s’en écarter était le signe d’un dysfonctionnement profond. Cela blesse profondément ce genre de petite phrase et de jugement. Mais je pense qu’en regardant cela de plus près, il est possible d’apprendre à ne plus en souffrir.

Quand on nous dit que l’on ne se comporte pas ou que l’on ne pense pas de manière très normale, on a parfois envie de se justifier pour dire le contraire. « Mais non je ne suis pas anormal, je sais ce que je dis, je sais ce que je fais, je suis parfaitement normal ».

Est-ce que, finalement, on ne se trompe pas à son tour en voulant se défendre d’être anormal. La normalité et la vérité semble en fait bien différente. Ahmid a raison. Les gens normaux sont seulement ceux qui sont les plus nombreux, pas forcément ceux qui ont raison, peut-être encore moins ceux qui recherchent la vérité.

En ré-écoutant la phrase d’Ahmid, j’ai compris que l’on confond ce qui est normal et ce qui est naturel. Quand on se défend d’être anormal, on se défend, en fait, d’accusations qui tendraient à nous faire passer pour des êtres marginaux ou pervers qui auraient décroché d’un sentiment, d’une vision, d’une connaissance, d’un rythme naturel de la vie.
Etre anormal ressemble donc plus à croire, penser, faire et dire une chose différente de ce que le plus grand nombre croit, pense, fait et dit. Pourquoi donc s’en offusquer si cela nous semble plus naturel ?

Quand on nous dit « tu n’es pas normal », pourrait-on avoir assez de courage pour répondre « Probablement. Tu as raison. Sur ce point que tu évoques, je ne suis pas normal. Ce que je fais, pense, dit ou croit est aujourd’hui ce qui me semble allé de soi et avoir la forme la plus naturelle ». Pourquoi se défendre d’être anormal si l’on est en accord avec soi et que l’on ne cause de tort à personne ?

Ceci n’est d’ailleurs pas une théorie pour marginaux. On a tous des pensées anormales.

Il y a ceux qui ont des pensées qui ne cadrent plus avec la majorité : untel trouve absurde d’être obligé de mettre sa ceinture de sécurité parce qu’il se considère seul débiteur de sa propre vie, un autre devient anormal le jour ou le vote de la majorité donne raison à l’autre camp, un autre encore est devenu anormal lorsqu’il a perdu le droit de fumer dans les lieux public, alors qu’avant il était normal.
Et puis il y a ceux qui ne cadrent pas encore avec la majorité : ceux qui pensent que les femmes devraient avoir un salaire équivalent aux hommes à travail égal, que manger bio est une base indispensable de la santé, que les origines ethniques ou la nationalité ne devraient pas affecter l’accès au travail, qu’il faut prendre soin de la Terre, que les résultats clinques de l’effet placebo devraient nous faire prendre autrement en compte la maladie, qu’une société civilisé et riche ne peut pas laisser mourir de faim ses administrés…

En y réfléchissant bien, il n’est pas nécessaire d’avoir découvert la théorie de la gravité ou le fonctionnement du système solaire en un siècle où l’ignorance généralisée prenaient ces théories pour des hérésies, pour reconnaître que l’on a tous une part d’anormalité.

Nous avons tous une part d’anormalité. La question c’est : qu’est-ce que l’on en fait ? S’il on n’est plus aujourd’hui brûlé sur le bûcher pour ce que l’on croit de nos jours en France, on peut être affecté de bien d’autres manières, assez destructrices également, pour notre part d’anormalité, qu’elle soit une erreur du passé, ou une anticipation de l’avenir.

Alors que faisons-nous de notre anormalité ? Sommes-nous prêts à l’assumer pour la vivre ou la remettre en cause ? N’est-ce pas ainsi que nous progresserons collectivement et individuellement ?

« Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. »
Jean Cocteau